Laurentle 02/05/2026 à 14:34
J’ai ce double vinyle entre les mains, et c’est une sensation étrange. Ce n’est pas le carton glacé et luxueux des imports habituels ; c’est un carton un peu plus fin, presque fragile, qui sent cette odeur typique des vieux pressages Melodiya : un mélange de poussière, de papier recyclé et de temps qui passe. En haut de la pochette, le logo Greenpeace semble presque surréaliste comparé aux caractères cyrilliques de l'arrière.
On est en 1989. Pour nous, à l’Ouest, ces morceaux de U2, de Sting, de Dire Straits ou de Simple Minds tournaient en boucle sur les ondes jusqu’à l’usure. Mais quand je regarde cette pochette, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer un gamin à Leningrad ou à Kiev, au même moment. Je le vois déballer ce disque comme on ouvre une brèche dans un mur de béton. Pour lui, ce n'était pas "juste" de la pop. C’était le son de l'ailleurs qui s'invitait dans le salon, une preuve physique que le monde était en train de basculer.
Ce qui me touche le plus, c’est de lire les titres écrits en cyrillique au dos. «Гордость (Именем Любви)» pour Pride (In the Name of Love). Il y a quelque chose de bouleversant dans cet effort de traduction, comme une main tendue, un peu maladroite, pour essayer de se comprendre enfin.
Quand je pose l’aiguille sur le sillon, le son a ce grain particulier, un peu moins pur que nos éditions européennes, mais chargé d’une électricité différente. Dans les nappes de synthé et les batteries massives de l’époque, on entend une foi que nous avons un peu perdue aujourd'hui : cette idée, peut-être un peu naïve mais tellement belle, qu’un refrain peut arrêter un tank ou nettoyer une mer d'huile.
Ce disque n'est pas le plus rare de ma collection. Artistiquement, c’est un fourre-tout. Mais c’est l’un des rares qui me donne l’impression de toucher l’Histoire du bout des doigts. C’est une capsule de survie. C’est le souvenir d’un moment précis où l’on a cru, le temps d’une chanson, que les frontières n’étaient que des lignes de crayon qu'on pouvait gommer.
Aujourd’hui, dans le silence de mon salon, ce « Breakthrough » craque un peu entre deux morceaux. Et ce petit bruit de frottement, c’est pour moi le son exact d’un monde qui s’ouvre.